On évoque fréquemment la Grande Bretagne comme la seconde patrie des séries télé. Il est vrai qu’avec un organisme tel que la BBC, le Royaume-Unie a présenté certaines des oeuvres télévisuelles les plus originales d’hier et d’aujourd’hui. Il nous faudrait une myriade de pages noircies de haut en bas pour en aborder seulement quelque unes des plus brillantes, mais concentrons-nous pour l’instant sur l’un des hommes de télévision les plus inventifs du moment, à savoir
Graham Linehan.
En France, ce nom n’est connu que d’une poignée d’aficionados qui ont eu la chance de découvrir une ou plusieurs de ses sitcoms.
Father Ted,
Black Books,
Big Train (série composée de sketches, dans la plus pure tradition britannique), et dernièrement
The IT Crowd ; il est à l’origine de tous ces petits bijoux comiques devenant aussitôt cultes pour les bien heureux qui les regardent.
Mettons Big Train de côté (peut-être y reviendrons nous un jour tant pour évoquer la qualité de l’écriture que pour s'ébahir devant l’impressionnant vivier d’acteurs comiques que le show contient) et portons notre attention à
Father Ted,
Black Books et
The IT Crowd.
Après avoir débuté comme journaliste au sein d’un magazine de Rock et avoir participé à l’écriture de quelques épisodes de série télé, il s’associe avec Arthur Mathews pour donner naissance à LA série qui le rendit célèbre, l’œuvre dont il se dit encore être le plus fier,
Father Ted. En trois saisons, il impose un style d’écriture débridé mais jamais choquant, plongeant ses personnages dans des situations fantaisistes aux retournements de situations fréquents et singulièrement hilarants. Il y a quelque chose de l’ordre du cartoon dans ses productions.
Graham Linehan multiplie les gags visuels et scénaristiques sans qu’il n’y ait saturation pour Linehan maintient son histoire dans l’absurde où, à la manière d’un épisode de
Seinfeld (son modèle proclamé) les événements finissent par se recouper.
Le surréalisme des situations apporte beaucoup à la drôlerie de chaque épisode, mais il ne fait néanmoins pas tout. Le comique de ces sitcoms tient également beaucoup sur la façon hallucinée qu’a Linehan de construire des personnages excentriques, aux traits de caractères excessifs.
[i]Fran: "Il te faut quelqu'un de normal ici"
Bernard : " Tu le trouve normal ? Et je suis quoi moi ? "
Fran : " Tu es un Freak Bernard, tu le sais" (Manny’s first day)
Bernard: "oui, je sais!"[/i]
En tant que créateur de série (où tout au moins co-créateur), Graham Linehan est aussi en charge du choix du casting. Jusqu’ici il s’est montré très inspiré. Il a su choisir des acteurs au physique commun (on ait loin des canons de beauté made in USA), mais au charisme indéniable, qui savent malgré la bizarrerie des personnages qu’ils incarnent mettre le spectateur de leur côté. Voleurs, idiots, asociaux, alcooliques, qu’importent les tares de chacun des protagonistes, ils sont surtout extrêmement touchants.
Il y a des traits communs chez les personnages de cette hilarante « trilogie ». D’abord, ils sont tous plus au moins inadaptés au monde qui les entoure. Ainsi en dehors des murs de la paroisse (
Father Ted), de la librairie (
Black Books), et du bureau en sous-sol (
The IT Crowd), ils semblent égarés. Ils n’ont pas leur place dans la société. Il n’y a qu’à voir Bernard demander avec une grande gêne une place de cinéma dans l’épisode
The big lockout, où Roy coincé sous le bureau d’une collègue parce qu’il n’ose pas lui faire part de sa présence. Même l’énergique Jane réalise qu’une fois entrée dans l’univers de Roy et Moss, elle n’est plus la fille si sociable et cool qu’elle se disait être.
Enfin, il ne peut y avoir de bonne série sans une bonne dynamique de groupe entre les personnages. Pour cela, Linehan s’appuie encore volontiers sur son modèle revendiqué, Seinfeld. Les amis sont très proches, mais s’embarrassent aussi les uns les autres. Il existe néanmoins une petite distinction avec la formule américaine: le rapport père/fils. C’est un élément qui semble pour le moment absent de
The IT Crowd, mais qui est fortement présent dans les deux autres shows. Ainsi, les scènes où Ted est assimilé au paternel de Dougal sont nombreuses. Un exemple éloquent (mais il y en aurait plein d’autres à mentionner) se trouve dans l’épisode Speed 3 (savoureuse parodie du film de Jan De Bont). Alors que Dougal s’apprête à entamer son premier jour de travail en dehors de la paroisse (il va travailler comme laitier !), un gros plan dévoile Ted versant une larme tel un père qui envoie son enfant pour la première fois à l’école. Dans
Black Books le gimmick est aussi récurrent. Pour illustrer ce fait il n’y qu’à revoir la fugue de Many, contraignant Bernard à faire appelle à la police, où l’intégralité de l’épisode
Hello Sun, où Bernard voit dans les écris de Freud l’écho de ses propres relations avec son employé.
Pour finir, il est fort dommage que ces sitcoms soient si méconnues en France, et que quand une chaîne de la TNT comme France 4 a la bonne idée de diffuser
Black Books, elle le fasse en VF. Sans être dans l’absolu antiVF, certains doublages étant d’une qualité remarquable, je ne peux m’empêcher de m’indigner devant les doublages français lamentables réservés aux sitcoms britanniques.
Black Books est certainement l’une des plus grandes victimes de cette négligence révoltante. Heureusement qu’il reste les DVD, mais pourquoi la saison 3 de
Black Books n’a-t-elle jamais été éditée en France ? De plus l’édition française de
The IT Crowd verra-t-elle le jour ?
Toutefois apprécions le côté positif de ce manque : les imports britanniques, ne nous offrant pas le choix d’un sous-titrage français, nous incitent d’autant plus à améliorer notre anglais afin de comprendre les subtilités de la langue et ainsi ne pas risquer de passer à côté d’une bonne réplique. Voilà une motivation des plus stimulantes pour devenir bilingue.